Entrevue : Charlotte Moss

Bien que Charlotte Moss soit une décoratrice renommée de la bonne société new-yorkaise, elle sait très bien que le bon goût ne s’achète pas.

Elle peut citer Givenchy — «L’élégance, c’est un pain de savon», soulignant ainsi l’importance d’une maison bien tenue — ou se faire poétique en rappelant les bases du design: «Le secret est de savoir qui on est et d’avoir assez de confiance en soi pour l’exprimer.» Cette belle du Sud, reine du bon goût à Manhattan, dirige un cabinet de design de 12 employés logé à une adresse sélecte de l’Upper East Side.

Depuis plus de 20 ans, elle affine son style, une rencontre brillante de contraires où le chintz et la chenille s’entremêlent gaiement aux chinoiseries, baldaquins et candélabres. On peut trouver le mélange délirant, mais cela ne l’a pas empêchée de gagner des adeptes et d’être souvent invitée par les médias pour parler design. House & Home TV l’a d’ailleurs accueillie il y a quelques années.

«Le travail de Charlotte est classique sans jamais être ennuyeux, confie Lynda Reeves. Ses pièces exultent le bonheur et la joie. Elle est une de mes designer préférées.» Les pièces décorées par Charlotte Moss semblent habitées. C’est un look qui rend hommage à des foyers plus traditionnels où le design était au service d’une vie bien remplie. Sans trop se soucier des convenances, elle livre sur un ton complice les secrets d’un agencement bien conçu: «En un coup d’œil à la chambre, je sais si les occupants aiment y faire l’amour. Ça se voit dans les détails: un lit bien fait, des fleurs ou un livre qui indiquent que l’on aime se prélasser dans cette pièce.» Philanthrope et auteure de six livres sur le design — le plus récent, A Flair for Living (Assouline 2008) —, Charlotte Moss fait feu de tout bois. Elle a créé des tissus, papiers peints, tapis, porcelaines et même deux parfums, Virginia et Left Bank. Elle a géré deux magasins, dont le très couru Charlotte Moss Townhouse (fermé en novembre dernier), expérience dont elle a tiré des leçons.

M&D: Quelle pièce de la maison devrait-on décorer en premier?

Charlotte Moss: Commencez toujours par les pièces privées; vous apprendrez à adapter la déco à votre vie et non à l’image que vous aimeriez projeter. Le foyer, c’est là où vit la famille. Oubliez les salons et les salles à manger apprêtés et pensez à votre vie dans la cuisine, dans la salle familiale — ça vous aidera à comprendre qui vous êtes et à trouver votre style. Ce style vous guidera dans la décoration des espaces publics.

M&D: Comment agencer les couleurs?

CM: Vous décorez une pièce et vous souhaitez une certaine gamme de couleurs, des bleus-mauves par exemple. Réunissez tous les tissus et les échantillons que vous aimez, étalez- les, puis procédez par élimination — ce qui est difficile. La différence entre un agencement paisible et confus est très subtile.

M&D: Quelles sont les pires erreurs quand vient le moment de poser les touches finales?

CM: Beaucoup de gens commencent à accessoiriser après l’installation des éléments principaux dans une pièce. C’est une erreur qui donne l’impression que ces objets sont choisis après coup plutôt que des achats sagement réfléchis. Or ce sont les détails — une collection de livres, par exemple — qui font vivre l’espace.

M&D: Y a-t-il une formule pour le mélange qui fait votre signature?

CM: Non. Le bon goût, c’est d’avoir assez de confiance en soi pour mêler des éléments inattendus. Cela vient avec la pratique. Voyez la couverture de mon livre, A Flair for Living, je porte une jupe du soir Ralph Rucci avec une chemise Charvet de mon mari. Le secret est de savoir qui on est et d’avoir l’assurance pour l’assumer.

M&D: Si je vous dis modernisme?

CM: J’adore le modernisme. Ce que je n’aime pas, ce sont tous les clichés. Je n’aime ni les copies bon marché ni les choses qui ont l’air forcées. Je trouve que bien des pièces modernes sont conçues sur un seul ton.

M&D: Quel est votre secret pour insuffler de la vie à un décor?

CM: De temps en temps, il faut se jeter à l’eau. Il s’agit de bien choisir et, si vos moyens sont limités, ne prenez pas de risques. Couvrir les murs de tissu peut s’avérer une erreur coûteuse; une couche de peinture sera moins grave.

M&D: Quelles sont vos lectures en ce moment?

CM: Outliers de Malcolm Gladwell, Life on the Golden Horn de Mary Wortley Montagu et Designing Camelot: The Kennedy White House Restoration de James A. Abbott et Elaine M. Rice. Habituellement, je lis quelque chose pour le travail, une biographie et un livre juste pour moi.

M&D :    Où trouvez-vous l’inspiration?

CM : Partout! Je voyage beaucoup, et parfois dans ma ville : une promenade dans SoHo, et je me laisse inspirer par l’architecture.

M&D: Où trouvez-vous votre équilibre?

CM : Je n’y  arrive pas toujours. Ouvrir et fermer un magasin en un an et demi m’a fait comprendre que je ne pouvais pas tout faire. Ce projet prenait beaucoup de mon travail, de ma famille et du plaisir que je retirais de ces choses.

M&D: Quelle est votre définition de la beauté?

CM: Force intérieure, gentillesse et générosité. La beauté n’est pas physique. Quelqu’un qui soit gentil, généreux, conscient de lui-même. Ce sont des qualités auxquelles nous aspirons tous.

M&D: Quels sont vos rituels à la maison?

CM: Les petits travaux. Je me garde du temps pour me sentir connectée avec ma maison — remettre de l’ordre dans un tiroir, composer un bouquet de fleurs et tutti quanti.

M&D: Confiez-nous une chose qui nous surprendrait à votre propos.

CM: Je fais du scrapbooking. C’est thérapeutique. J’archive toujours mes voyages et j’enregistre chaque année les progrès dans mon jardin depuis le début de la floraison jusqu’à la fin de la saison.

M&D: Qu’est-ce qui vous motive à vous lever le matin?

CM: Savoir que j’en suis capable. L’anticipation. Nous vivons dans un monde réglé comme du papier à musique. J’aime l’imprévu, le détour du chemin, savoir que quelque chose pourrait se produire à tout moment — parfois, c’est une interruption, parfois, c’est une belle occasion.

Source : Maison & Demeure mai 2009