Entrevue avec Jonathan Adler

Un seul coup d’œil aux créations du designer Jonathan Adler suffit à déceler son grand sens de l’humour. Pas besoin de lire entre les lignes de son site Web pour en avoir le cœur net. Prenez le dernier ajout à sa biographie, par exemple : « A conçu la maison californienne grandeur nature de Barbie, à l’occasion du 50e anniversaire de la poupée. Peut enfin réparer le tort causé par la décapitation de la Barbie de sa sœur, en 1974. » C’est avec la même irrévérence guillerette qu’il crée, pour les intérieurs branchés, des boîtes portant l’inscription « Prozac » ou des tapis zébrés arborant l’Union Jack.

C’est là toute l’ingéniosité d’Adler : injecter son sens du jeu dans du design sérieux. Ses sculptures d’animaux, d’inspiration Art déco, le prouvent. Mais ses nombreuses autres créations, articles ménagers, accessoires, textiles, mobilier, luminaire et papeterie, confirment sa marque. « Le design devrait avoir une certaine légèreté, explique-t-il. Rien n’interdit qu’une chose belle et bien conçue soit aussi joyeuse. » Le bonheur, pour Adler, n’est pas seulement un état d’esprit, c’est aussi un modèle d’affaires. Sa marque, Happy Chic, rend le design accessible et enjoué. Avec ses deux derniers livres, Accessorizing et Colors (Sterling, 2010), il veut partager son esprit ludique.

Enfant, Adler a développé une passion pour la poterie. Aujourd’hui, son œuvre est composée de sculptures élégantes et de pièces de collection. C’est en ouvrant des magasins à Miami, à Chicago, à San Francisco et à New York qu’il a bâti sa réputation. Il a aussi été l’un des juges de l’émission Top Design de la chaîne Bravo. Mais ce qui est le plus important pour lui, c’est le temps passé avec son conjoint, Simon Doonan, directeur de la création chez Barney’s New York, et avec Liberace, leur adorable terrier de Norwich.

Maison & Demeure : Quel aspect de la profession de designer préférez-vous ?

Jonathan Adler : J’en veux toujours plus ! Créer de nouvelles choses est ce qui me rend le plus heureux.

M&D : La poterie vous passionne-t-elle toujours autant ?

JA : Je suis potier avant tout. J’ai commencé à 12 ans, dans un camp d’été. Je me destinais au soccer, mais mes yeux se sont posés sur le prof super sexy qui enseignait la poterie, alors j’ai suivi son cours. L’argile m’obsède depuis la minute où j’ai mis la main dessus.

M&D : Venez-vous d’une famille créative ?

JA : Oui. Nous vivions dans une ferme éloignée, mais mes parents étaient des réfugiés urbains, vivant à la campagne. Mes influences en design viennent en grande partie de mon enfance. Chez nous, la déco était originale. Papa était un moderniste fervent, alors la maison était toute blanche, et il y avait des meubles Knoll partout. Ma mère aimait la couleur et l’exubérance, et elle accessoirisait notre intérieur avec des tissus Marimekko et de chouettes trouvailles.

M&D : Vous arrive-t-il encore de façonner vous-même vos créations ?

JA : Tout le temps. Tous nos prototypes sont faits à la main, dans mon atelier de poterie, à SoHo.

M&D : Votre design le plus réussi ?

JA : C’est difficile à dire, car j’aime toutes mes créations. Ma préférée, ces jours-ci, est peut-être mon plateau en forme de cheval dont les lignes sont très fluides. Je sais qu’une chose est réussie quand elle va de soi. Plus encore qu’une création, le bon design semble émerger, comme s’il n’attendait qu’à être découvert.

M&D : La chance est-elle intervenue à un moment ou à un autre de votre carrière ?

JA : Après mes études universitaires, j’ai travaillé plusieurs années dans le cinéma et j’ai été viré de tous mes emplois. J’ai laissé tomber et décidé de devenir potier. J’ai montré ce que je faisais à un acheteur de Barneys et il m’a passé une commande. On connaît la suite.

M&D : Pouvez-vous décrire votre style ?

JA : Je suis ancré dans le modernisme, mais avec une certaine démesure. J’aime les couleurs éclatantes, les motifs épatants et les formes modernes. Je passe tout ça dans mon « mélangeur mental ». Les imprimés géométriques sont toujours beaux. Ils rendent heureux. Ma devise : une assise classique et des ponctuations ludiques.

M&D : Un style que vous aimez ?

JA : Celui de mon conjoint. Il met une chemise Liberty, une veste et une cravate, et il a un look fabuleux.

M&D : Qui suivez-vous sur Twitter ?

JA : Robert Verdi et Kathy Griffin, qui sont très drôles et font toujours des choses géniales. Je jette aussi un œil sur Design*Sponge et Apartment Therapy.

M&D : Pouvez-vous décrire votre intérieur ?

JA : Notre appartement de New York est super. Nous avons de la chance d’avoir de l’espace. C’est un vrai laboratoire pour mes nouvelles créations. C’est coloré, excentrique, personnel, j’adore ça.

M&D : La soirée de rêve ?

JA : Un souper à la maison avec mon homme suivi d’émissions déprimantes sur la toxicomanie, les troubles du comportement ou les prisonniers (nous avons un penchant curieux pour les émissions de téléréalité) et d’une partie de ping-pong. Je gagne toujours.

M&D : Recevez-vous souvent ?

JA : Oui. Après une journée de travail mouvementée, je ne suis pas très chaud à l’idée de souper dans un restaurant bruyant. Alors, nous invitons souvent des amis et servons des choses simples. Et on termine toujours par une partie de ping-pong. Pour digérer.

M&D : Des conseils pour ceux que l’idée de recevoir angoisse ?

JA : Faites un buffet avec des plats réconfortants. Servez-vous en premier, pour mettre tout le monde à l’aise.

M&D : Qu’est-ce que votre collaboration avec l’organisme de développement Aid to Artisans vous a apporté ?

JA : C’est très gratifiant de travailler avec des structures qui cherchent à améliorer la vie d’autrui. Je suis très fier d’avoir créé des centaines d’emplois au Pérou.

M&D : Votre plus grande fierté ?

JA : N’avoir jamais renoncé à qui j’étais et à mon rêve de devenir potier.

Source : Maison & Demeure décembre et janvier 2010-2011