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Rencontre avec Matali Crasset

Matali Crasset, designer industriel française, est reconnue pour ses multiples projets très variés dans plusieurs domaines connexes, tels le graphisme, l’hôtellerie, l’architecture intérieure, l’artisanat et le design industriel. Elle a collaboré avec une longue liste d’éditeurs internationaux, dont IKEA, Alessi, Dornbracht, Campeggi, pour n’en citer que quelques-uns. Elle était de passage à Montréal la semaine dernière afin de participer à la 6e édition du RDV_Design 2014 organisée par Infopresse, Grafika et Index Design. J’ai eu la chance d’assister à sa conférence et de lui poser quelques questions sur son cheminement professionnel.


Valérie Morisset : D’où vient votre passion pour le design?
Matali Crasset : De la vie! J’observe beaucoup la façon dont les gens vivent. Je voyage considérablement, alors je peux faire des comparaisons entre les pays et les cultures. J’arrive du Zimbabwe, et précédemment, j’ai séjourné en Asie. Je ne m’intéresse pas forcément aux matériaux, mais plutôt à la façon dont les gens interagissent entre eux. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, il y a une situation particulière qui fait que les gens se sentent à l’aise et qu’ils vont communiquer plus facilement entre eux? Je crois que la façon dont on configure l’espace a un impact sur la façon dont on vit dans l’espace. C’est ce savoir-faire qui m’intéresse.

VM : Qu’est-ce qui vous a attiré au design industriel?
MC : Mon intérêt est venu plutôt tardivement puisque j’étais déjà en Bac+3 en marketing. D’un seul coup, j’ai eu cette révélation que j’avais besoin de faire ce métier. J’ai réussi à rentrer dans l’une des meilleures écoles, l’ENSCI de Paris. C’est tout comme si je m’étais interdit de faire ce métier pour la seule raison que je ne venais pas du tout de cette culture, mes parents étaient agriculteurs. C’était vraiment un désir intérieur que je me devais d’exprimer.

VM : Quels designers admirez-vous?
MC : Je m’intéresse plus aux artistes qu’aux designers. Les designers ont déjà matérialisé les choses et ce qui me passionne est l’aspect artistique, mais aussi l’approche anthropologique, le côté humain. Je crois que j’aurais étudié l’anthropologie ou la philosophie, si je n’avais pas choisi la carrière de designer industriel. Comme Marc Augé, ethnologue et anthropologue français, explique si bien : « le design est de l’anthropologie appliquée ».

VM : Quelles sont les caractéristiques communes de toutes vos créations?
MC : La façon d’appréhender la vie. Il y a souvent cette idée de donner du relief à la vie. J’essaie de casser un peu les codes pour redonner un peu plus de liberté et la possibilité de s’approprier l’objet.

VM : Comment choisissez-vous vos projets?
MC : Je ne cherche pas les projets, ce sont les gens qui viennent me proposer des idées. J’ai fait l’effort d’avoir une démarche assez identifiée en fonction de ceci, les gens se sentent assez libres de me suggérer des projets dans des domaines très particuliers, très différents. C’est à travers ces divers entretiens que je rencontre des partenaires qui partagent les mêmes valeurs et lorsque ces valeurs sont présentes, le projet est d’autant plus fort.


Armoire-penderie pour la collection IKEA PS 2014. 199,00 $.


Plateau avec poignée pour la collection IKEA PS 2014. 14,99 $.

VM : Comment avez-vous aimé votre collaboration avec IKEA pour la collection PS 2014?
MC : IKEA est fondamental, si on n’avait pas IKEA, on serait encore dans la copie du classique. La marque suédoise a permis d’introduire le contemporain dans les intérieurs. Une fois que le contemporain est à l’intérieur, la deuxième étape est d’aller chercher des pièces qui sont plus particulières. J’aime leur approche abordable et pratique ce qui permet aux gens de trouver plus de liberté à s’approprier les objets et le mobilier en les personnalisant. Ils vont également oser un certain nombre de choses qu’ils ne se seraient pas permis avec des pièces plus onéreuses. J’essaie simplement de continuer cette idée comme on le constate avec l’armoire-penderie et le plateau que j’ai réalisé pour la collection IKEA PS 2014.


Projet d’architecture intérieure, HI Hôtel à Nice (2003).


Projet d’architecture intérieure, Dar HI à Nafta (2010).


Projet d’architecture intérieure, HI Matic à Paris (2010).

VM : Parlons un peu de l’architecture intérieure des hôtels, HI Hôtel à Nice, Dar HI à Nafta et HI Matic à Paris.  MC : Il s’agit d’une collaboration avec les partenaires hôteliers, Philippe Chapelet et Patrick Elouarghi. Tous deux avaient le désir de réaliser des projets contemporains avec « une nouvelle logique d’hôtel ». Ils n’ont pas l’éthique d’un hôtelier typique, ils ont une ouverture, une envie de réaliser des lieux particuliers et d’accueillir les gens autrement. Dans le cas de ces trois hôtels, nous avons élaboré le concept et par la suite, nous avons étudié la réalité économique et pas l’inverse ce qui n’est jamais le cas. Le premier mandat hôtelier était un hôtel de 40 chambres à Nice, le deuxième, un hôtel de 17 chambres à Nefta en Tunisie et le troisième, un hôtel de 38 chambres dans le quartier Bastille à Paris.

VM : Côté perso, à quoi ressemble votre demeure?
MC : J’habite une ancienne usine, restructurée et subdivisée en appartements, dotée d’une cour intérieure centrale que je partage avec une dizaine de familles dans le quartier Belleville à Paris. C’est une communauté, un petit village, dans une grande ville ce qui est tout de même exceptionnel à Paris.

VM : Avez-vous certains de vos objets dans votre intérieur?
MC : Oui, mais il n’y a pas que mes objets. J’ai également des pièces de designers que j’admire, tels Joe Colombo, Nanna Ditzel. Ces derniers ont été des précurseurs qui ont changé les typologies et les relations des objets entre eux.

VM : Qu’est-ce qu’on ne verra jamais dans votre intérieur?
MC : Le canapé tel qu’il est défini aujourd’hui, on ne le retrouvera pas chez moi. Le canapé bien bourgeois, ça ne rentre pas à la maison. Il prend trop de place et il fige l’espace. Je n’ai pas besoin de ce type d’objet de statut pour exprimer qui je suis.

VM : Quels sont vos prochains projets?
MC : Je travaille actuellement sur l’architecture intérieure d’une bibliothèque municipale. Ce projet me motive tout particulièrement pour son côté culturel, pédagogique et social. C’est un nouveau domaine qui s’ouvre à moi. La culture, la pédagogie et le social sont déjà très présents dans mes projets. De plus, l’arrivée du numérique change beaucoup les données dans ce milieu, alors il y a énormément d’éléments à repenser et à inventer.

VM : Avez-vous eu un moment pour visiter Montréal durant votre séjour?
MC : Je suis venue deux jours en amont. Je suis allée me balader sur le plateau parce que je ne connaissais pas du tout ce quartier. J’ai également visité les logements d’Habitat 67 conçu par l’architecte Moshe Safdie. Lors de mon dernier séjour à Montréal, j’avais vu la Biosphère sur l’île Sainte-Hélène de l’architecte Richard Buckminster Fuller. Petit à petit, mais certainement, je complète mes connaissances de la ville.

VM : Finalement, qui suivez-vous sur les réseaux sociaux?
MC : J’aime bien Pierre Lapointe pour son côté artistique, il fait des projets très ouverts.

Merci Matali 😉

Photos :
1. Adrien Toubiana & Matali Crasset, via Alessi
2. et 3. IKEA
4. et 5. HI Hôtel à Nice
6. et 7. Jérôme Spriet, Dar HI à Nafta
8. et 9. HI Matic à Paris

Auteur:
Valérie Morisset
Photographe:
Adrien Toubiana & Matali Crasset, via Alessi
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