Voyager comme un designer : La baie du Mont-Saint-Michel

Voilà plus de quatre siècles que des explorateurs et autres aventuriers quittèrent leur Normandie natale pour explorer le continent américain et peupler la Nouvelle-France. L’influence normande est toujours perceptible aujourd’hui, que ce soit en matière d’art de vivre ou d’architecture, notamment dans la ville de Québec que j’affectionne particulièrement, car elle m’évoque l’ambiance rustique des côtes de la Manche, terre océane chère à mon cœur.

Connue pour la richesse de ses traditions artisanales (on pense aux articles en cuivre et en dentelle de Villedieu-les-Poêles, et aux enluminures de Lisieux), la Normandie abrite un joyau classé au patrimoine mondial de l’UNESCO : la baie du Mont-Saint-Michel. Avec son abbaye, que l’on atteint au prix d’un effort physique quasi purificateur, et ses musées qui nous replongent dans les tumultes du Moyen Âge, le « Rocher » attire chaque année des millions de visiteurs : pèlerins, touristes et aussi amateurs de phénomènes naturels exceptionnels. À ce titre, 2015 promet d’être inoubliable : pendant les grandes marées, le Mont redeviendra une île grâce aux grands travaux qui ont permis d’éviter son ensablement.

La physionomie changeante de la baie m’a toujours fascinée. Nous y passions les grandes vacances en famille, et c’était un immense terrain de jeu où nous pouvions vivre d’incroyables aventures, à courir les prés salés au milieu des moutons, tâchant de ne pas nous faire attraper par la mer qui, selon un dicton local, monte « à la vitesse d’un cheval au galop ». C’est aussi le souvenir du confort authentique d’un Saint James, dans lequel on s’enveloppait pour marcher sur la plage en soirée. J’aime la robustesse romantique de ces tricots conçus à l’origine pour les pêcheurs de haute mer et qui symbolisent à la fois une mode décontractée, le savoir-faire français et la beauté de la baie du Mont-Saint-Michel. Je vous invite à l’explorer en compagnie de Jacqueline Petipas, directrice de collection chez cette marque de qualité « née de la mer » en 1889.

Corinne Cécilia : Que représente pour vous la baie du Mont-Saint-Michel?
Jacqueline Petipas : Le calme, la sérénité, je la côtoie chaque jour. Les dernières grandes marées nous ont offert un spectacle magnifique. Nous avons en effet la chance d’avoir des rouges et des roses intenses en ce moment au lever du soleil. La période actuelle se prête particulièrement à des verts magnifiques, les parcelles des pousses de blé sont là, entrecoupées de prairies d’un vert tendre. Nous sommes bien au printemps avec des bleus acier très vifs en fond de décor. Il fait encore froid — tout est relatif, ce n’est pas le Canada, mais les matins sont frais! —, et les gris… laissent leurs places aux verts toniques illuminés par les premiers rayons de soleil. Enfin, c’est là que j’ai mes meilleurs souvenirs d’enfance, étant originaire de la région.

CC : Où aimez-vous manger dans cette région?
JP : Dans notre région se côtoient Bretons et Normands (d’ailleurs, mon père est normand et ma mère est bretonne), et nous sommes un beau trait d’union entre deux cultures voisines et riches! Difficile de vous donner une adresse en particulier, la région en foisonnant, mais il y a ici un trait culturel fort : nous aimons recevoir chez nous. Je reçois donc beaucoup, et parce que la Baie est entre terre et mer, je me fournis directement chez les producteurs de la Baie : producteurs de coquillages (huîtres, moules, coquilles Saint-Jacques et homards de Chausey) et de poissons; chez les maraîchers également, du Mont-Saint-Michel à Cancale, où l’on trouve les choux, les poireaux, les pommes de terre, les volailles élevées en plein air et, bien sûr, la crème fraîche et le beurre salé…

CC : Où aimez-vous prendre un verre?
JP : Encore une tradition locale à laquelle je vous convie : à marée basse, partir entre amis en marchant, emmener nos bouteilles sur un des îlots ou forts de la baie, voir tomber le soir et rentrer la nuit à marée haute, quelqu’un venant nous chercher en bateau; c’est magnifique.

CC : Où aimez-vous faire vos emplettes (pour la décoration intérieure notamment)?
JP : Dans les brocantes saisonnières sur la côte, de Granville à Saint-Malo. J’aime aussi chiner sur la plage et redonner vie à des raretés que la mer nous rapporte. Ça fait un peu Robinson Crusoë…

CC : Où aimez-vous juste flâner, pour vous relaxer?
JP : Le long du Couesnon, le fleuve qui se jette dans la baie, avec toujours le Mont-Saint-Michel en arrière-plan qui m’accompagne comme une présence bienveillante. C’est une terre grise sablonneuse, au milieu des polders, des champs qui longent la côte, des troupeaux de moutons, je m’y sens bien.

CC : Avez-vous un ou plusieurs lieux préférés?
JP : Le Mont-Saint-Michel un matin d’hiver en semaine pour y côtoyer, lors d’une balade en solitaire, ce merveilleux mélange de gothique et de roman. Impossible de s’en lasser : l’abbaye, le jardin clos, le cloître, l’esplanade, c’est très fort comme impression… d’ailleurs pour le visiter, choisissez plutôt un jour de semaine.

CC : Quels éléments de la Baie ou du Mont vous inspirent tout particulièrement, en matière de stylisme et de mode?
JP : La Baie comporte une myriade de couleurs qui nourrissent l’inspiration en toute saison et à tout moment de la journée. De très beaux bleus, des verts émeraude, des gris acier, des gris plus profonds, des roses à l’aube vers l’est, des verts des herbes et plantes de la côte, le sable, les lichens, d’autres verts très vifs… Les gens d’ici aussi : nos collections sont des « éléments de la Baie » qui apportent leur pierre aux cycles de la mode. Enfin, si l’on regarde encore l’histoire de la Baie, et en particulier des savoir-faire autour de la laine dans la région, des miracles se produisent parfois. On peut ainsi tomber sur une relique d’un temps révolu, témoin d’un savoir-faire ou d’un tour de main oublié que l’on a la joie de raviver le temps d’une saison. C’est toute la beauté de ce que nous faisons : une couleur, une matière, un pull, un bonnet trouvés ici à Saint-James, dans la Baie, feront bientôt partie d’une nouvelle création… il faut essayer, se tromper, recommencer, modifier… proposer et toujours s’émerveiller.

Conseil de voyage : Chaque saison a son charme dans la baie du Mont-Saint-Michel, mais il y a moins de monde au printemps et à l’automne. Si vous y passez lors d’un séjour en France, visitez l’Écomusée de la baie du Mont-Saint-Michel, un centre d’interprétation sur la faune, la flore et les métiers locaux et sur la formation de la Baie. 

Je dédie cet article à mon aïeul Raymond Clouet, athlète accompli, entrepreneur et citoyen actif de la ville d’Avranches (Manche), où il a consacré sa vie aux sports et à la jeunesse.

Photos
1. Atout France/Pierre Torset

2a. © Musées de Villedieu-les-Poeles — Musée de la Poeslerie et la Maison de la Dentellière
2b. Œuvre de Benoit Cazelles
2c. © Musées de Villedieu-les-Poeles — Cour du Foyer, Maison de la Dentelliere + Métier à dentelles
2d. Office de Tourisme Cantonal de St-James — Marcel Laurent Ébéniste d’art

3. Saint James – Naval II surteint 
4. © Alexandre Lamoureux — Tourisme au Pays de la Baie — Champeaux
5a. Maison de la baie — Moules de bouchot de la Baie du Mont Saint-Michel
5b. Atout France/CDT Calvados  — Pêcheur
5c. © Alexandre Lamoureux — Tourisme au Pays de la Baie — Dol de Bretagne
5d. L’AOP Prés-Salés du Mont-Saint-Michel — Salicorne 

6. © Leon Folia — Le Port de Granville
7a. Office de tourisme Saint Jean le Thomas — L’Archange 

7b. Saint James — Iris
8a. Saint James — Laguna
8b. © Alexandre Lamoureux — Tourisme au Pays de la Baie — Bréhal
8c. Saint James  — Galiote R
8d. © Alexandre Lamoureux — Tourisme au Pays de la Baie — La Roche Torin
9. © Alexandre Lamoureux — Tourisme au Pays de la Baie — Plage de Jullouville

Auteur:
Corinne Cécilia
Photographe:
Atout France/Pierre Torset
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